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Créations

Création n° 1

Le Tunnel sous l’Atlantique, Maurice Benayoun
Maurice Benayoun
Traduction(s) :
Creation no. 1

Notes de l’auteur

En 1995, Le Tunnel sous l’Atlantique se présente comme une expérience artistique d’un genre nouveau. Foncièrement performative, elle donne à voir, à penser et à agir. Le public participe à raison d’une moyenne de deux heures par jour jusqu’au cinquième jour, moment ultime de la rencontre forte en émotions. Largement relayé par les médias de l’époque, cette installation qui fête en 2015 ses vingt ans, est devenue une référence parmi les œuvres pionnières, innovantes et critiques, qui tracèrent les voies du virtuel dans le champ des pratiques contemporaines. Le texte qui suit précédait l’événement.

Texte intégral

1En septembre 1995, Le Tunnel sous l’Atlantique, installation interactive de télévirtualité, relie Montréal et Paris, physiquement distants de plusieurs milliers de kilomètres, et permet à des centaines de personnes de chaque côté de l’Atlantique d’entrer en contact. À chaque extrémité, un tube de deux mètres de diamètre, comme planté dans le sol, laisse deviner une traversée rectiligne de la planète, jaillissant d’un côté au milieu du Musée d’art contemporain de Montréal et, de l’autre, au sous-sol du Centre Pompidou.

2Mais le chemin qui sépare les deux lieux n’est pas une simulation du sous-sol de l’océan, c’est un bloc de matière symbolique dans lequel les strates géologiques font place aux strates iconographiques. Ce sont ces couches d’images accumulées par l’histoire des deux cultures que chacun pourra révéler au gré de son creusement. Cette exploration collective dévoile des fragments d’images, rares ou familières, qui seront autant d’occasions d’éveiller la mémoire commune des participants. Ces vestiges, prétextes au dialogue et à la flânerie, font du parcours de chacun une expérience unique, un assemblage qui lui est personnel d’images et de sons dans un espace tridimensionnel architecturé par son déplacement. Durant le creusement, le visiteur peut dialoguer avec son homologue, de l’autre côté de l’Atlantique. Le son de sa voix est localisé dans l’espace ce qui permet à chacun de trouver la direction dans laquelle aller à la rencontre de l’autre. Près de six jours sont nécessaires pour construire et parcourir l’espace symbolique avant la rencontre de visu entre les creuseurs des deux continents.

3Affranchi des contraintes de la physique, l’espace est alors une fonction du temps. La vitesse n’est pas ici le meilleur moyen d’accélérer la rencontre, mais une manière de caractériser son rapport à l’information. L’architecture du tunnel créé par chaque visiteur détermine le montage de l’image dans le temps du déplacement et dans l’espace construit.

4Déformées et façonnées par le tunnel nouvellement creusé, les images révélées constituent la matière même d’un décor qui se redéfinit à chaque décision du spectateur/explorateur. Leur enchaînement (temporel) et leur assemblage (spatial) ne sont ni simplement prédéterminés, ni purement aléatoires. Ils résultent, dans les thèmes qu’ils abordent et par l’aspect des images sélectionnées, de la manière de creuser de chacun. Si l’on ne décide pas de ce que l’on va trouver, ce que l’on découvre dépend de comment l’on s’y prend. Céder à la tentation de jouir immédiatement de cette faculté euphorisante de creuser à grande vitesse ne nous fait pas rencontrer les mêmes vestiges iconographiques que l’exploration curieuse et attentive des éléments découverts. L’intérêt manifesté par chacun pour certains détails présents sur les documents rencontrés justifie les développements thématiques ou sémantiques qui s’ensuivront. Le travail d’écriture porte alors, non plus sur une construction définitivement établie d’images et de sons, mais sur la création des conditions de leur apparition à la faveur du comportement exploratoire du visiteur. L’assemblage d’aléatoire et de détermination qui définit l’organisation des éléments constitutifs du résultat final, rapproche cet univers à explorer de notre rapport au quotidien. Sans cesse renouvelé, il est modifié par notre présence sans que l’on soit totalement maître de ses mutations. L’agent (le « Gadevu ») développé dans une version primitive pour Le Tunnel sous l’Atlantique est devenu le « Z-A Profiler » utile pour l’exploration dynamique et intuitive de bases de données complexes.

5Intégrant les actions et les dialogues spontanés, la musique composée par Martin Matalon se modifie au cours de l’événement s’organisant, comme les images révélées, autour des parcours individuels dans une mise en scène dynamique sans cesse renouvelée.

6L’événement de « télévirtualité » (entendre : mise en relation, à distance, dans un espace symbolique interactif) est « filmé » par quatre caméras virtuelles. Ce qu’elles captent fait l’objet d’un mixage/montage automatique qui tient compte des prises de paroles des deux participants. C’est ainsi que l’on peut découvrir, lors d’un contrechamp, leur image animée, flottant dans l’espace qu’ils viennent de creuser. Eux-mêmes ne pourront se voir qu’au moment de la jonction des deux parties du tunnel. L’échange, essentiellement sonore jusque-là, deviendra alors visuel. La rencontre réalisée, d’autres peuvent enfin emprunter ce chemin ou en créer d’autres comme une quête collective de la mémoire partagée.

Voir en image Le Tunnel sous l’Atlantique

http://www.tunnelshots.com

Visionner un extrait vidéo

http://benayoun.com/​projet.php?id=14

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Pour citer cet article

Référence électronique

Maurice Benayoun, « Création n° 1 », Hybrid [En ligne], 02 | 2015, mis en ligne le 23 octobre 2015, consulté le 27 juin 2019. URL : http://www.hybrid.univ-paris8.fr/lodel/index.php?id=482

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Auteur

Maurice Benayoun

Maurice Benayoun, artiste numérique et théoricien, travaille entre Paris et Hong Kong. Cofondateur de l’axe de recherche CITU du laboratoire Paragraphe à l’université Paris 8, il est depuis 2012 professeur à la School of Creative Media de la City University of Hong Kong. Il a remporté de nombreux prix depuis les années 1990 pour ses films d’animation, installations interactives et œuvres de réalité augmentée, dont plusieurs distinctions au festival Ars Electronica (dont le « Golden Nica ») et le prix SACD de la création interactive en 2009. Parmi ses publications récentes, l’ouvrage bilingue The Dump, 207 Hypothèses pour un passage à l’acte/207 Hypotheses for Committing Art (Fyp Editions, août 2011). Sur Maurice Benayoun, voir Dominique Moulon, Tim Murray, Jean-Baptiste Barrière, Jean-Pierre Balpe, Derrick de Kerckhove et Oliver Grau, Maurice Benayoun, Open Art (Nouvelles éditions Scala, 2011). De multiples œuvres sont présentées sur son site personnel : http://www.benayoun.com/index.php.

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