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Créations

Création n° 2

Je suis dans l'autocar, I. Chicoutimi–Québec
Françoise Chambefort
Traduction(s) :
Creation no. 2

Texte intégral

Fig. 1

Fig. 1

Je suis dans l’autocar, I. Chicoutimi-Québec (capture d’écran 1).

http://fchambef.fr/​je_suis_dans_l_autocar.mp4

  • 1  Michel Foucault, « Des espaces autres » (conférence au Cercle d'études architecturales, 14 mars 19 (...)

1Je suis dans l’autocar, I. Chicoutimi–Québec est le premier opus d’une série de vidéos qui questionne notre perception de l’espace dans un monde où les technologies numériques sont omniprésentes au quotidien. Le concept d’hétérotopie proposé par Foucault1 a été à la source de ce travail.

2Quand j’ai pris l’autobus en débarquant au Québec pour la première fois, je m’attendais à voir des paysages fantastiques à travers la vitre tout au long du chemin. Mais les vitres étaient recouvertes d’une épaisse couche de crasse, de projections de neige sale séchée, et je ne voyais absolument rien au travers.

3J’étais dans l’autocar comme dans une capsule géante lancée à vive allure sur une voie vaguement visible à l’avant, au-delà des essuie-glace du pare-brise. Enfermée dans une sorte de tube opaque qui se déplaçait dans l’espace.

4Et si l’espace extérieur était invisible à travers la vitre, paradoxalement, il était totalement accessible grâce au Wi-Fi et à Google Street View. Je pouvais voir ce qu’il y avait à travers la vitre en me géolocalisant et en affichant sur mon iPhone la vue du monde extérieur.

Fig. 2

Fig. 2

Je suis dans l’autocar, I. Chicoutimi–Québec (capture d’écran 2).

5Je suis dans l’autocar est une composition d’images animées et de sons. Au premier plan à gauche, l’écran d’un iPhone affichant l’image d’un lieu sur Google Street View. À droite, une image difficile à définir au premier abord, un flou coloré recouvert de gouttelettes aux contours accentués. Cette deuxième image entretient avec la première un lien évident, dans les formes et les couleurs. Il s’agit du même lieu, photographié à travers la vitre de l’autocar, avec focus sur la surface encrassée. Cinq couples d’images se succèdent à l’écran selon un rythme irrégulier et haché rendant la perception difficile pour le spectateur. L’arrière-plan à gauche, en noir et blanc, est d’abord flou. Il révèle ensuite progressivement l’image du sujet, bras levé dans la position du selfie, ce « je » qui est dans l’autocar et dont le regard, sur l’iPhone et sur la vitre sale, forme le premier plan. Parallèlement à l’image, la musique se déploie selon son propre rythme, asynchrone. Elle a été composée à partir d’un enregistrement de pas sur la neige. La matérialité du voyage à pied contraste avec l’espace clos et artificiel de l’autocar. Comme l’image, le son est fragmenté : pulsations, sons sales, harmonies s’entrecroisent de façon complexe et de plus en plus brutale.

Fig. 3

Fig. 3

Je suis dans l’autocar, I. Chicoutimi–Québec (capture d’écran 3).

6Nous composons au quotidien avec cette fragmentation des perceptions, inhérente à l’hybridation de nos expériences sensibles. Je suis dans l’autocar révèle l’absurdité et la poésie de notre condition d’humain connecté. Les technologies numériques modifient notre appréhension du réel, ici de l’espace. Mais qu’est-ce qui est le plus réel ? ce qui s’affiche sur notre iPhone ? ce que nous voyons par la vitre ? l’image que nous demandons au capteur de notre appareil photo numérique pour attraper et rendre compte de ce que nous voyons ? de ce que nous ressentons ? Est-ce que l’image de la vitre sale aurait le même impact émotionnel si elle n’était confrontée à l’image si propre de Google Street View ? Par contraste, les technologies numériques nous amènent à porter une attention particulière à la matérialité imparfaite que nos sens peuvent saisir et à la chérir.

Fig. 4

Fig. 4

Je suis dans l’autocar, I. Chicoutimi–Québec (capture d’écran 4).

7Foucault définit l’expérience du miroir comme un intermédiaire entre utopie et hétérotopie :

  • 2  Michel Foucault, « Des espaces autres » , Empan, no 54, 2004/2, p. 15.

Dans le miroir, je me vois là où je ne suis pas, dans un espace irréel qui s’ouvre virtuellement derrière la surface, je suis là-bas, là où je ne suis pas, une sorte d’ombre qui me donne à moi-même ma propre visibilité, qui me permet de me regarder là où je suis absent – utopie du miroir2.

8De la même façon, sur mon iPhone, miroir du monde grâce à Google Street View, je vois l’espace qui m’entoure s’ouvrir virtuellement derrière la surface. Je peux y saisir ce que mes sens ne peuvent saisir dans le réel qui pourtant est bien là. L’objet technologique me donne à voir un espace idéal, une sorte d’essence du lieu, figé hors du temps, hors du présent que j’éprouve.

9Foucault poursuit en montrant comment réel et irréel s’inversent dans l’hétérotopie du miroir :

  • 3  Michel Foucault, « Des espaces autres » , Empan, no 54, 2004/2, p. 15.

Mais c’est également une hétérotopie, dans la mesure où le miroir existe réellement, et où il a, sur la place que j’occupe, une sorte d’effet en retour ; c’est à partir du miroir que je me découvre absent à la place où je suis puisque je me vois là-bas. À partir de ce regard qui en quelque sorte se porte sur moi, du fond de cet espace virtuel qui est de l’autre côté de la glace, je reviens vers moi et je recommence à porter mes yeux vers moi-même et à me reconstituer là où je suis ; le miroir fonctionne comme une hétérotopie en ce sens qu’il rend cette place que j’occupe au moment où je me regarde dans la glace, à la fois absolument réelle, en liaison avec tout l’espace qui l’entoure, et absolument irréelle, puisqu’elle est obligée, pour être perçue, de passer par ce point virtuel qui est là-bas3.

10C’est à partir de l’écran de mon iPhone que je découvre la poésie de ce que mes sens appréhendent de l’espace réel. À partir de cette image de l’espace idéal, du fond de cet espace virtuel qui est de l’autre côté de l’écran, je recommence à porter mes yeux vers l’espace réel et à le reconstituer. J’y vois la matière, la contingence, ma faiblesse, qui pour être perçues sont peut-être obligées de passer par ce lieu virtuel qui est là-bas.

Fig. 5

Fig. 5

Je suis dans l’autocar, I. Chicoutimi–Québec (capture d’écran 5).

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Notes

1  Michel Foucault, « Des espaces autres » (conférence au Cercle d'études architecturales, 14 mars 1967), Architecture, Mouvement, Continuité, n° 5, octobre 1984, p. 46-49.

2  Michel Foucault, « Des espaces autres » , Empan, no 54, 2004/2, p. 15.

3  Michel Foucault, « Des espaces autres » , Empan, no 54, 2004/2, p. 15.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1
Légende Je suis dans l’autocar, I. Chicoutimi-Québec (capture d’écran 1).
URL http://www.hybrid.univ-paris8.fr/lodel/docannexe/image/666/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 468k
Titre Fig. 2
Légende Je suis dans l’autocar, I. Chicoutimi–Québec (capture d’écran 2).
URL http://www.hybrid.univ-paris8.fr/lodel/docannexe/image/666/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 408k
Titre Fig. 3
Légende Je suis dans l’autocar, I. Chicoutimi–Québec (capture d’écran 3).
URL http://www.hybrid.univ-paris8.fr/lodel/docannexe/image/666/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 436k
Titre Fig. 4
Légende Je suis dans l’autocar, I. Chicoutimi–Québec (capture d’écran 4).
URL http://www.hybrid.univ-paris8.fr/lodel/docannexe/image/666/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 336k
Titre Fig. 5
Légende Je suis dans l’autocar, I. Chicoutimi–Québec (capture d’écran 5).
URL http://www.hybrid.univ-paris8.fr/lodel/docannexe/image/666/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 501k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Françoise Chambefort, « Création n° 2 », Hybrid [En ligne], 03 | 2016, mis en ligne le 01 décembre 2016, consulté le 24 juillet 2017. URL : http://www.hybrid.univ-paris8.fr/lodel/index.php?id=666

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