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À propos des trayeuses de vaches

Algirdas Julien Greimas
Traduction de Lina Perkauskytė (du lithuanien)
Référence(s) :

Publié à l'origine dans la revue Dirva (The American Lithuanian Weekly « Soil »), le 30 janvier 1963.
Inséré dans Greimas, A. J., « Apie karvių melžejas », Iš arti ir iš toli, Vilnius, Vaga, 1991, p. 495-498.
Traduction à paraître dans le recueil Chroniques lithuaniennes, Limoges, Lambert-Lucas, 2017.

Traduction(s) :
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Texte intégral

1Une fois qu’on est à Paris, des journaux de la Lithuanie soviétique nous tombent plus souvent sous la main. On a donc envie de partager ses impressions de lecture avec autrui.

2Le culte de la personnalité de Staline a beau avoir vécu, il reste très difficile de se débarrasser de ses divers résidus. Moi, par exemple, quoique bien endurci, je ne cesse de m’étonner du culte fort vivace rendu à la personnalité des trayeuses de vaches. Impossible de trouver une revue ou un journal soviétiques lithuaniens où l’on ne chante les louanges des trayeuses de vaches et de leur héroïsme, où l’on ne publie les photos des vaches et de leurs trayeuses. Le dégel, il est vrai, a apporté un peu plus de fantaisie : au lieu des images des trayeuses de vaches, on met celles des peintres qui croquent les trayeuses de vaches ou même, parfois, celles des musiciens qui composent des symphonies pour exalter la capacité laitière des vaches et l’honneur des trayeuses. Seules pourraient peut-être faire concurrence aux trayeuses de vaches les engraisseuses de cochons. Mais d’un point de vue général et avec un peu de recul par rapport à la vie du pays, il semble que la mission d’une Lithuanienne dans le monde socialiste soit justement de traire les vaches. Et peut-être, en plus, après avoir trait beaucoup de lait, celle d’exécuter des danses folkloriques.

  • 1  Métaphore désignant l’URSS.
  • 2  Roland Barthes, Mythologies (1957)Paris, Seuil, 2010 (édition augmentée).

3Ce que les autorités officielles de l’au-delà1 appellent « culte de la personnalité », nous, en France, on l’appelle « mythes ». Et, pour nous, le mythe de Staline n’est au fond pas très différent de celui d’une trayeuse de vaches. J’ai ici, à Paris, un ami, Roland Barthes, qui a écrit un livre sur les mythes de la société bourgeoise2. Invité à donner des conférences un peu partout en Europe, il s’est retrouvé il y a quelques années en Yougoslavie, invité par l’association des écrivains communistes yougoslaves à discuter sur les mythes. Il a exposé aux écrivains son point de vue sur les mythes bourgeois et a dit qu’à son avis, l’objectif du socialisme était de libérer l’homme de toutes sortes de mythes. Il a également ajouté, toutefois, que les mythes abondaient non seulement dans les sociétés bourgeoises, mais aussi dans les sociétés socialistes. Je ne sais quels exemples de mythes socialistes il leur a présentés, mais sans doute n’a-t-il pas oublié les trayeuses de vaches.

4Un silence total s’est fait dans la salle. Enfin, un écrivain s’est levé et s’est mis à expliquer que, selon lui, les mythes étaient nécessaires aux gens, et qu’il fallait les diviser en deux groupes, les bons et les mauvais...

5– Et selon quels critères allez-vous distinguer les bons mythes des mauvais ? Le mythe de Staline a été pendant très longtemps bon et maintenant il est devenu mauvais. Si le socialisme n’est autre chose que la recherche obstinée d’une vérité humaine nue, il se trouvera quelqu’un pour dire que c’est là un mythe de plus.

6Et maintenant, parlons sérieusement. Que signifie ce mythe des trayeuses de vaches enraciné en Lithuanie ? Il affirme tout d’abord que le travail est une très bonne chose pour l’homme, que le travail est un grand plaisir. Peut-on considérer que cette affirmation est juste ? A mon avis, non. Ou du moins assortie de très grandes réserves. Je vois tous les jours passer des camions avec des éboueurs : peut-on dire que ramasser chaque jour des ordures puantes – même, disons, dans la société socialiste – soit vraiment un grand plaisir ? Le parti socialiste français qui, il est vrai, est actuellement exténué et dépourvu d’esprit combatif, a inscrit dans son programme que le but de la vie de l’homme n’était pas le travail mais les loisirs et que son objectif était de lutter pour la diminution du travail et pour l’augmentation du loisir.

7Revenons aux trayeuses de vaches et aux engraisseuses de cochons. Chanter les louanges de l’héroïsme des trayeuses de vaches, c’est aussi indiquer que la mission des travailleurs lithuaniens est justement de s’occuper des vaches et des cochons. Dans un sens, cela revient à encombrer la voie de la Lithuanie vers l’avenir.

8Il y a quelques années, j’ai rencontré des écrivains lithuaniens et d’autres personnes éclairées du pays partis en excursion dans le vaste monde. Nous avons beaucoup parlé des préoccupations des Lithuaniens et des progrès que connaît la Lithuanie. Ils m’ont raconté que de nombreuses usines étaient en construction à Vilnius et à Kaunas, que la Lithuanie était en train de s’industrialiser.

9– D’accord, dis-je. Vous pouvez alors peut-être me dire quel est actuellement le pourcentage des ouvriers industriels et celui des ouvriers qui travaillent toujours dans le secteur agricole.

10Mes interlocuteurs se sont regardés et l’un d’eux m’a répondu : on ne sait pas exactement, mais il y aurait quelque 300 000 ouvriers…

11Et voilà. Les écrivains et les peintres lithuaniens savent très bien que nos femmes aux tresses blondes traient les vaches et qu’elles ont raison de les traire, mais de simples faits réels leur échappent.

12Et les faits sont les suivants : dans les pays économiquement développés, le secteur agricole utilise le moins possible de main-d’œuvre.

13On peut reconnaître et même défendre le système des kolkhozes – tel est mon avis – parce qu’il permet de mécaniser le secteur agricole et de rendre des millions de gens disponibles pour d’autres travaux utiles. Mais fonder des kolkhozes, y confiner tout le peuple lithuanien et dire : maintenant, trayez et nourrissez, et vous serez heureux – cela ne peut pas être justifié. Si le secteur agricole utilise à peine 11 % de la main-d’œuvre en Amérique et approximativement 20 à 25 % en France, il semble qu’en Lithuanie ce sont environ 70 % des travailleurs qui stagnent inutilement à la campagne.

14Je comprends bien que ce n’est pas la faute des Lithuaniens, je comprends que l’Union soviétique reste un pays économiquement sous-développé et qu’il n’est pas facile d’industrialiser la Lithuanie. Mais l’objectif du développement économique est clair : il faut chercher à déplacer tous les Lithuaniens en ville – c’est une condition indispensable pour que l’agriculture et la culture lithuaniennes fleurissent. C’est pour cela que les mythes, s’ils sont créés de façon honnête, doivent correspondre aux buts de la société. En revanche, glorifier les trayeuses de vaches revient à dire aux Lithuaniens : restez à la campagne et soyez heureux.

15Quand vous demandez combien de Russes habitent à Vilnius, on vous répond qu’il y en a environ 60 %. Et pourquoi sont-ils si nombreux ? – Il a manqué et il manque toujours des ouvriers lithuaniens, telle sera la réponse. – Est-ce que cela signifie que les Russes y travaillent seulement comme spécialistes qualifiés ? – Non, répond-on, il y en a de toutes sortes : on dit que les vendeurs de tickets de bus sont souvent russes.

16Voilà pourquoi je n’aime pas le mythe des trayeuses de vaches, voilà pourquoi je ne parviens toujours pas à m’y habituer.

17Abordons la question par un autre bout. Dans le monde occidental, il est très à la mode d’interroger l’opinion publique sur tel ou tel sujet, et différentes agences comme Gallup ont beaucoup perfectionné leurs méthodes. Cela n’existe pas en Union soviétique en raison du principe stalinien selon lequel le parti communiste sait de quoi les gens ont besoin mieux que les gens eux-mêmes. Ce n’est pas tout à fait dérisoire et je tends même à accepter cette affirmation. Néanmoins, si jamais on demandait aux trayeuses de vaches elles-mêmes ce qu’elles veulent, si elles aiment le fait que les journaux parlent constamment d’elles, si elles souhaitent lire quelque chose d’autre, je suis certain qu’elles renonceraient volontiers au culte de leur personnalité. Apparemment, telle est la nature humaine : on est toujours mieux ailleurs, on désire ce qu’on n’a pas. La littérature et l’art – j’y inclus aussi les journaux – doivent une grande partie de leur succès au fait qu’ils aident les gens à fuir leurs occupations et leurs soucis quotidiens. Les trayeuses de vaches répondraient sûrement aux membres de l’Association des écrivains soviétiques de la Lithuanie : parlez de quelqu’un d’autre, on sait déjà très bien comment est notre vie ; décrivez-nous la vie des camarades citadines, celle des camarades étrangères, et nous lirons alors les journaux avec intérêt.

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Notes

1  Métaphore désignant l’URSS.

2  Roland Barthes, Mythologies (1957)Paris, Seuil, 2010 (édition augmentée).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Algirdas Julien Greimas, « À propos des trayeuses de vaches », Hybrid [En ligne], 03 | 2016, mis en ligne le 01 décembre 2016, consulté le 20 août 2017. URL : http://www.hybrid.univ-paris8.fr/lodel/index.php?id=686

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Auteur

Algirdas Julien Greimas

Algirdas Julien Greimas, né en 1917 à Toula, en Russie et mort en 1992 à Paris, est un linguiste et sémioticien d’origine lithuanienne. Il occupa, successivement, un poste de maître de conférences à Alexandrie (en compagnie de Roland Barthes en 1949) puis de professeur à Ankara et Istanbul (1958). Il est élu professeur de linguistique française à l’Université de Poitiers (1962) avant d’être élu directeur d’études à l’EHESS en 1965. Sémantique structurale (1966), Du sens (1970) et Du sens II (1983) sont ses œuvres principales.

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